lun 31 aoû 2009

Voyages de Gulliver, Jonathan Swift, 1726 - Extrait I : Les avocats.

31 08 2009


Livre IV, Voyage chez les Houyhnhnms, chapitre V :

"Il existe chez nous, dis-je, une classe d'hommes formés dès leur jeunesse à l'art de démontrer, à force de paroles, que le blanc est noir et que le noir est blanc, selon les consignes de celui qui les paye. Par rapport à ce corps de métier, tous les autres hommes sont des esclaves.
Par exemple : si mon voisin convoite ma vache, il paie un avocat pour prouver que je dois la lui livrer. Je dois en payer un, moi aussi, pour défendre mon droit, car il serait contraire à toutes les dispositions de la loi qu'un homme pût parler en son propre nom. Maintenant, dans un cas semblable, moi, qui sui le vrai possesseur, je suis doublement désavantagé : d'abord, comme mon avocat a été entraîné depuis son berceau à plaider des causes injustes, il est tout à fait hors de son élément quand il a à défendre le bon droit ; c'est là un emploi antinaturel de son talent, et il s'en tire toujours avec maladresse, sinon avec mauvaise volonté. Ensuite, mon avocat sera paralysé par les précautions à prendre, car il risque d'être blâmé par les juges ou haï de ses confrères pour avoir porté atteinte au métier d'homme de loi. Il ne me reste donc que deux moyens de conserver ma vache : le premier consiste à donner double paie à l'avocat de mon adversaire — qui alors trahira la cause de son client, insinuant que le bon droit est de son côté. L'autre est de faire présenter par mon avocat ma cause comme injuste, de reconnaître que ma vache est à mon voisin ; si la manœuvre est bien faite, elle obtiendra un jugement favorable.
Quant aux juges, il faut que Votre Honneur sache que ce sont des personnes chargées de trancher les litiges en matière de propriétés, comme de juger les criminels ; ils se recrutent parmi les avocats les plus retors, qui sont devenus vieux ou paresseux. Et comme ils ont été toute leur vie les ennemis de la justice et de l'équité, ils gardent un tel besoin de favoriser la fraude, le parjure et l'oppression, que je vis même des juges refuser de gros pots-de-vin offerts par des plaideurs qui avaient le bon droit pour eux, plutôt que d'insulter leur corporation en commettant un acte si opposé à leur caractère et à leur devoir.
C'est une maxime en cours parmi les avocats, que tout ce qui a été fait avant eux peut légitimement se refaire. Ainsi ils prennent bien soin de noter toutes les décision qui ont été prises antérieurement contre la justice naturelle et contre le sens commun. Celles-ci, qui reçoivent le nom de précédents jurisprudentiels, sont alors présentées aux autorités, pour justifier les opinions les plus iniques, et les juges ne manquent pas d'en tenir compte dans leurs verdicts. Quand ils plaident, ils évitent soigneusement de fournir des arguments favorables à leurs thèses, mais, tout en donnant de la voix et en gesticulant, ils s'étendent de façon très ennuyeuse sur mille circonstances qui n'ont rien à voir avec le sujet. Par exemple, dans le cas que nous citions tout à l'heure, on ne cherche d'aucune manière à savoir quel droit a mon adversaire sur ma vache, mais si celle-ci est rousse ou noire, si ses cornes sont longues ou courtes, si le champ où je la fais paître est rond ou carré, si on la trait à la maison ou dehors, à quelle maladie elle est sujette, et ainsi de suite. Après quoi on consulte les précédents, on renvoie la cause à la suite un certain nombre de fois, et au bout de dix, vingt ou trente ans le verdict est rendu.
Il est également utile de préciser que ce corps de métier a un jargon et un vocabulaire particuliers qu'aucun autre mortel ne peut comprendre, et dans lequel on rédige les lois, en prenant bien soin de les multiplier, de sorte que les notions mêmes de vérité et de mensonge, de justice et d'injustice se trouvent complètement embrouillées ; on mettra donc trente ans à décider si le champs que m'ont laissé six générations d'ancêtres m'appartient à moi ou à un inconnu qui vit à trois cent milles de là. Quand on juge une personne accusée de crime d'État, on procède de façon bien plus rapide et salutaire : les juges vont s'informer de l'opinion des gens qui sont au pouvoir ; après quoi, ils peuvent facilement pendre ou absoudre le criminel, en respectant toutes les formes de la loi.
Ici mon maître m'interrompit, et déclara trouver bien dommage que des créatures favorisées de si prodigieux dons d'intelligence que ces hommes de loi, à en juger par la description que je lui en avais faite, ne soient pas plutôt encouragées à se faire pour leurs semblables des modèles de sagesse et de science. "Soyez bien persuadé, répliquai-je à Son Honneur, que sur tous les points qui ne sont pas de leur domaine, ils sont dans leur ensemble les êtres les plus ignorants et les plus stupides que l'on puisse trouver chez nous, les plus lamentables dans les rapports humains ; ils sont les ennemis déclarés de toute science et de toute culture, et ils cherchent à dépraver la raison des hommes dans toutes les branches du savoir aussi bien que dans leur spécialité."




Vos réactions ici.