dim 6 sep 2009

Voyages de Gulliver, Jonathan Swift, 1726 - Extrait II : Les politiciens.

06 09 2009


J'ai préféré privilégier le livre IV, moins connu que ses aventures chez les liliputiens ou dans l'île volante de Laputa car il me semble être le précurseur de l'humour noir. Démonstration.

Jonathan Swift, 1726, Voyages de Gulliver, Livre IV, Voyage chez les Houyhnhnms, chapitre VI :

De nos jours, dans de nombreuses cours d'Europe, où les princes, à force d'aimer et de rechercher le plaisir, deviennent indolents et frivoles dans leurs propres affaires, on voit intervenir cet administrateur dont je vous ai parlé, sou le nom de Premier, ou principal ministre. On peut faire un portrait encore assez exact de ces personnages, si l'on tient compte pour les juger, non seulement de leurs actions, mais encore de ce que disent les lettres, mémoires et écrits qu'ils publient eux-mêmes et dont la bonne foi n'a jamais encore été contestée. Essayons d'en dépeindre un : il s'agit d'un homme complètement insensible à la joie comme à la peine, à l'amour comme à la haine, à la pitié comme à la colère, bref, qui ne possède aucune autre passion qu'un violent désir de richesse, de pouvoir, de titres. Il se sert donc de sa parole de toutes les manières possibles, sauf pour révéler sa pensée. Il ne dit jamais une vérité sans vouloir vous la faire prendre pour un mensonge, ni un mensonge sans vouloir vous le faire prendre pour une vérité. Ceux dont il parle le plus mal derrière leur dos sont sûrement les mieux placés pour obtenir de l'avancement, et chaque fois qu'il se met à faire votre éloge, soit devant les autres soit à vous-même, vous êtes, dès ce jour, perdu. Mais ce qui est particulièrement mauvais signe, c'est de recevoir une promesse, surtout quand elle est appuyée par un serment. Dans ce cas, un homme raisonnable n'a plus qu'à se retirer, et à renoncer à toute espérance.
Il y a trois moyens pour un homme d'arriver à être principal ministre. Le premier est de mettre habilement en jeu une femme, une fille ou une sœur ; le second est de trahir son prédécesseur ou de saper sa position ; le troisième est de montrer, dans les grandes assemblées, un zèle furieux contre les corruptions de la Cour. Mais un prince avisé choisira plutôt son premier ministre parmi ceux qui usent de ce troisième moyen, car c'est cette sorte de zélateurs qui se montrent toujours les plus obséquieux, les plus servilement dévoués aux volontés et aux passions de leur maître. Comme ces ministres disposent de tous les postes à pourvoir, ils se maintiennent au gouvernement en achetant la majorité d'un Sénat, ou Grand Conseil, ou aussi grâce à un expédient appelé Acte d'indemnité (j'expliquai à mon maître en quoi il consistait) ; ils se dispensent ainsi d'avoir à rendre des comptes, et se retirent de la vie publique, chargés des dépouilles de la nation.
Le palais d'un principal ministre est une pépinière de politiciens comme lui : les pages, les laquais, les portiers, suivant l'exemple de leur maître, deviennent ministre d'État, chacun dans son département, et s'efforcent d'exceller en ces trois matières principales : insolence, mensonge, corruption. Ainsi chacun d'eux vit-il au milieu d'une cour subalterne, et leurs courtisans sont des personnes d'un rang très élevé ; parfois même, à force de dextérité et d'impudence, ils arrivent d'étape en étape à succéder à leur propre seigneur.
Celui-ci est généralement dominé par une ancienne catin déchue ou par un valet favori, qui sont le canal par où passent toutes les faveurs, et peuvent être, au sens propre, appelés gouvernants en dernier ressort du Royaume.




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