lun 5 oct 2009

Voyages de Gulliver, Jonathan Swift, 1726 - Extrait III : De la colonisation.

05 10 2009


Livre IV, Voyage chez les Houyhnhnms, chapitre XII :

J'avoue m'être fait dire tout bas que j'étais tenu en conscience, en tant que sujet anglais, de présenter dès mon arrivée en Angleterre un mémoire à un ministre d'État, étant donné que toute terre, quelle qu'elle soit, découverte par un sujet du roi, est propriété de la Couronne. Mais je ne suis pas sûr que nos conquêtes dans les pays dont j'ai parlé doivent se faire aussi facilement que celles de Ferdinando Cortez, qui avait devant lui des Américains nus. Les Lilliputiens, je pense, ne valent guère qu'on finance pour eux une expédition maritime et militaire, et je me demande s'il serait prudent et sans danger de s'attaquer aux Brobdingnagiens, ou si une armée anglaise serait à son aise avec une île volante au-dessus de sa tête. Les Houyhnhnms, certes, ne me semblent pas très bien préparés à la guerre, une science à laquelle ils sont complètement étrangers ; je les crois, en particulier, mal défendus contre les projectiles. Pourtant, si j'étais ministre d'État, je ne prendrais jamais le risque de les attaquer : leur intelligence, leur cohésion, leur ignorance complète de la peur et leur patriotisme suppléeraient largement à leur ignorance de l'art de la guerre. Imaginez une charge menée par vingt mille d'entre eux, pénétrant au cœur d'une armée européenne, jetant le désordre dans ses rangs, renversant ses voitures, réduisant en bouillie le visage des hommes de guerre, sous le choc terrible des ruades lancées à pleins sabots. Car ils méritaient sûrement qu'on dise d'eux ce qu'on disait d'Auguste : Recalcitrat undique tutus . Mais laissons ces projets d'asservir une nation magnanime. Je souhaite plutôt qu'elle trouve le moyen, et qu'il lui vienne l'idée d'envoyer assez de ses sujets pour civiliser l'Europe, en nous enseignant les notions fondamentales d'honneur, justice, bonne foi, tempérance, esprit civique, force d'âme, chasteté, dévouement, philanthropie, fidélité. Ce sont là des vertus dont le nom est encore vivant dans la plupart des langues humaines, et on peut le rencontrer chez les auteurs modernes aussi bien que dans les classiques ; les quelques lectures que j'en ai faites me permettent d'en témoigner.
Mais un autre motif me retenait d'offrir à Sa Majesté mes découvertes pour agrandir ses domaines : à dire vrai, j'avais conçu quelques scrupules sur la façon qu'ont les princes de pratiquer, à cette occasion, la justice distributive. Par exemple : un navire pirate est poussé par la tempête sans savoir où il va ; à la fin, un mousse grimpé sur le mât de vigie découvre une terre ; les hommes débarquent, attirés par le pillage. Ils voient un peuple inoffensif qui les reçoit avec bonté : ils donnent au pays un nouveau nom, en prennent officiellement possession, au nom du roi ; dressent sur le sol une planche pourrie ou une pierre en mémoire du fait ; assassinent deux ou trois douzaines d'indigènes, et en emmènent une paire comme échantillon ; puis ils retournent dans leur pays et obtiennent leur pardon. Voilà l'origine d'une nouvelle annexion, faite légitimement selon le "Droit divin". A la première occasion, on envoie des navires ; les indigènes sont déportés ou exterminés, leurs princes torturés, jusqu'à ce qu'ils révèlent où est caché leur or ; pleine licence est donnée à tous les actes de cruauté et de luxure ; la terre fume du sang de ses habitants, et cette odieuse troupe de bouchers, employée à une si pieuse entreprise, c'est une expédition coloniale moderne, envoyée pour convertir et civiliser un peuple idolâtre et barbare.
Mais cette description, je l'avoue, ne s'applique d'aucune manière à la nation britannique, qui peut servir d'exemple au monde entier, pour la sagesse, la prudence et la justice qu'elle montre en fondant ses colonies, pour la générosité avec laquelle elle y développe la religion et la culture ; pour l'heureux choix qu'elle fait de pasteurs pieux et compétents chargés d'y propager le christianisme ; pour le souci qu'elle a de n'envoyer dans les nouvelles provinces que des sujets de la mère patrie vivant dignement et connus comme tels ; pour les grands scrupules qu'elle a en matière de justice, ne nommant aux postes administratifs, dans toutes ses colonies, que des fonctionnaires de la plus haute compétence, entièrement étrangers à la corruption ; et, comme couronne à ce bel édifice, pour sa façon d'envoyer toujours les gouverneurs les plus consciencieux et les plus vertueux, qui n'ont pas d'autre but que le bonheur des population qu'ils régentent et l'honneur du roi, leur maître.
Mais comme ces pays que j'ai décrits paraissent n'avoir aucun désir d'être conquis, ni de connaître l'esclavage, le meurtre et la déportation qui vont de pair avec la colonisation ; comme, d'autre part, ils n'abondent ni en or, ni en argent, ni en sucre, ni en tabac, j'ai eu, en toute modestie, l'idée qu'ils n'étaient en aucun cas dignes de notre zèle, de notre vaillance, de notre intérêt. Pourtant, si les personnes compétentes en la matière jugent bon d'être d'un autre avis, je me déclare prêt à garantir dans les formes officielles et sur convocation, que, dans la mesure où l'on peut se fier aux déclarations des indigènes, aucun Européen n'a jamais visité ces pays avant moi ; à moins que l'on ne me cherche noise au sujet des deux Yahoos légendaires qui auraient apparu, il y a bien des siècles, sur une montagne de la Houyhnhnmlande et dont certains pensent qu'ils ont fondé la race de ces animaux ; il n'est pas impossible, d'ailleurs, que ces fondateurs justement aient été des Anglais : j'ai eu l'occasion de le penser en examinant les linéaments du visage, encore qu'à peine reconnaissables, de leur postérité. Mais jusqu'à quel point cette constatation peut servir de base à une revendication territoriale, je laisse aux spécialistes de droit colonial de le déterminer.




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